Journal intime et souvenirs : écrire pour se comprendre et transmettre sa mémoire

La pochette souvenir

La pochette en carton est d’un bleu délavé. Épaisse, un peu fatiguée par le temps, elle ferme mal. Je la porte avec précaution, de peur de laisser s’échapper quelques morceaux de ma vie. Dans un coin, je reconnais ce qu’elle renferme. La couverture sombre d’un carnet dépasse. Il suffit de cette couleur pour me ramener des années en arrière.

Ce déménagement aura finalement fait ressurgir bien plus que quelques cartons. Je défais l’élastique, soulève le rabat et saisis le carnet.

Il renferme mes secrets de seize à dix-huit ans.

J’y écrivais mes peurs, mes joies, mes peines. Je parcours les pages et retrouve mon écriture un peu penchée. Mon cœur, lui, s’y épanchait sans retenue. Les difficultés de l’adolescence avec mes parents, les amitiés, les premiers émois amoureux… Tout y passait. Enfin, presque tout ! À bien me relire, je constate qu’à cette époque, obnubilée par l’amour, je lui accordais une place pour le moins considérable.

Ce vieux carnet devient un passeur de mémoire. Il me replonge dans les pensées de la jeune fille que j’étais. J’ai bien sûr des souvenirs de cette époque, des images qui me reviennent parfois. Mais les retrouver ainsi, couchés sur le papier, des années plus tard, procure une sensation étrange. Je découvre mes anciennes préoccupations, mes questionnements profonds, mes rêves et ces petites choses qui, à l’époque, me semblaient parfois prendre toute la place.

Que sont-ils devenus, ces rêves ? Qu’ai-je gardé de ces espoirs, de ces inquiétudes, de cette façon d’aimer et de regarder le monde ?

Ma grande fille a aujourd’hui l’âge que j’avais alors. En me relisant, je ressens une immense tendresse pour elle. Je comprends un peu mieux les doutes qui peuvent la traverser, l’importance grandissante de ses relations, ce besoin de prendre son envol tout en restant attachée à ses parents.

Ces pages me permettent de revenir sur mes propres pas.

Elles m’aident à regarder ma fille autrement, avec davantage de douceur, peut-être aussi avec un peu plus de patience. Je retrouve celle que j’étais et, soudain, je comprends mieux celle qu’elle est en train de devenir.

Écrire ses souvenirs, c’est parfois se donner les moyens de mieux comprendre les autres.

Je poursuis mon exploration et tombe sur des lettres de ma mère, envoyées lorsque j’étais en stage en Espagne, à dix-neuf ans. Puis une carte postale de ma grand-mère. Quelques mots, quelques phrases, une écriture familière… et voilà que s’ouvre la boîte à musique de la nostalgie.

Je retrouve également mon agenda de classe de seconde. À l’époque, nous l’échangions entre copines pour nous écrire des mots pendant les cours. Quelle époque !

Je garde un souvenir joyeux de cette première année de lycée, et les pages jaunies me le restituent avec une étonnante vivacité. J’y retrouve les rires, les confidences et les petites histoires qui faisaient notre quotidien.

C’est aussi cette année-là que j’ai rencontré mon amie, devenue depuis ma belle-sœur. Et nous ne nous sommes plus jamais quittées !

Je photographie quelques pages pour les lui envoyer, notamment cette fameuse liste des 101 surnoms que nous avions attribués aux personnes du lycée, professeurs compris.

Quelle époque ! Nous avions l’insolence, l’impertinence et l’insouciance. Il nous reste les deux premières !

Notre humour et nos rires ont traversé les années. Et quelle joie de pouvoir les retrouver, intacts, au détour d’une page.

Je mesure alors la chance d’avoir conservé ces écrits. Sans eux, certains souvenirs seraient probablement encore là, quelque part dans un coin de ma mémoire, mais je n’aurais plus accès à ces détails, à ces expressions, à ces pensées spontanées qui donnent à nos souvenirs leur saveur si particulière.

Car la mémoire est vivante. Elle évolue, transforme les contours, laisse parfois s’effacer les détails. L’écriture, elle, nous offre un point de rencontre avec ce que nous avons été. Elle conserve une trace de nos émotions, de nos rêves et de nos façons d’habiter le monde à un instant précis.

Et parfois, en relisant nos mots des années plus tard, nous découvrons tout le chemin parcouru.

Nous mesurons les épreuves traversées, les rêves abandonnés ou accomplis, les personnes qui ont compté et celles qui sont restées. Nous comprenons mieux certaines décisions. Nous sourions de nos anciennes certitudes. Nous éprouvons de la tendresse pour nos fragilités d’autrefois.

Écrire, c’est aussi se laisser une lettre à soi-même, que le temps se chargera de nous remettre entre les mains.

Et si ces mots nous aident à mieux nous comprendre aujourd’hui, ils pourront aussi raconter demain ce que nous ne sommes pas toujours capables de transmettre au fil des conversations.

Nos enfants connaissent peut-être nos habitudes, nos expressions, nos petites manies. Ils savent ce que nous aimons manger, ce qui nous fait rire ou ce qui nous agace. Mais connaissent-ils nos rêves d’adolescents, nos premières peurs, nos grandes déceptions, les rencontres qui ont changé notre vie ? Savent-ils ce qui nous a donné du courage, ce qui nous a fait grandir, ce que nous avons dû apprendre pour devenir ceux que nous sommes ?

Un récit de vie, des mémoires ou même quelques pages écrites dans un carnet peuvent leur ouvrir une fenêtre sur notre histoire. Ils pourront y découvrir un parent, un grand-parent, un être humain avec ses hésitations, ses élans, ses contradictions et ses espoirs.

Peut-être comprendront-ils mieux certains de nos choix. Peut-être se reconnaîtront-ils dans nos questionnements. Peut-être trouveront-ils, au détour d’une phrase, un peu de réconfort ou la force d’avancer à leur tour.

Nous ne savons jamais exactement ce que nos mots deviendront entre les mains de ceux qui nous liront. Mais nous pouvons leur offrir la possibilité de nous découvrir autrement, au-delà des souvenirs racontés à table ou des photographies rangées dans un album.

Et si l’envie vous prenait, à votre tour, de retrouver un vieux carnet, de raconter un souvenir, de faire revivre une personne aimée ou simplement de vous accorder un moment pour écrire. Il suffit parfois d’un mot, d’une odeur, d’une photographie ou d’une question pour que les souvenirs se remettent à danser.

Dans un atelier d’écriture, ces petits déclencheurs deviennent des invitations à explorer sa mémoire, à jouer avec les mots et à découvrir des histoires que l’on ne soupçonnait pas. On y écrit sans chercher la perfection, on partage si on le souhaite, et l’on découvre souvent que les histoires les plus ordinaires sont celles qui nous relient le plus profondément.

Aujourd’hui, je referme doucement mon carnet. Je ne suis plus cette adolescente de seize ans, et pourtant, elle n’est pas tout à fait étrangère à celle que je suis devenue. Ses mots m’ont attendue patiemment, comme une main tendue à travers les années.

Je viens de vivre un très beau moment avec la moi du passé.

Alors, je me dis que nous devrions peut-être écrire un peu plus souvent. Pour le plaisir de nous raconter, pour mieux comprendre le chemin parcouru, pour garder une trace de ce qui nous fait vibrer et pour laisser à ceux qui viendront après nous quelques pages de notre histoire.

Car un jour, quelqu’un ouvrira peut-être un carnet, une lettre ou un livre de famille. Il découvrira notre écriture, nos rêves, nos petits bonheurs et nos grandes aventures. Et, le temps d’une lecture, nous serons un peu là, près de lui.

Les années passent, les souvenirs se transforment, mais les mots ont ce pouvoir merveilleux de nous faire traverser le temps.

Et si nous prenions la plume, simplement, pour offrir à nos souvenirs une chance de continuer leur voyage ? Demandez un renseignement

À propos de l’autrice

Magali, autrice d’Histoire d’encre

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