Que restera-t-il de nous dans cent ans ?

Je me demande parfois comment ça sera dans cent ans…sans moi.
Mes enfants seront probablement partis eux aussi, et leurs propres enfants seront sans doute arrivés à la fin de leur vie. Les générations se succéderont, comme elles l’ont toujours fait.
Aujourd’hui, à l’école, on nous raconte comment vivaient nos ancêtres. On nous parle leurs vêtements, de leur alimentation, leurs traditions… Si vous avez la chance de visiter des châteaux ou des musées, vous vous amuserez à découvrir ces existences d’autrefois.
Dans cent ans, les enfants apprendront peut-être comment nous sommes passés des cabines téléphoniques aux smartphones, ces objets capables à la fois d’être votre carte routière, et votre encyclopédie, de vous relier au monde entier et de contenir une partie de votre vie, que vous avez bien entendu photographiée avec cet objet.
J’aime imaginer les grands-parents de mes grands-parents.
J’en connais parfois quelques contours : un village, un métier, un mariage, quelques dates, le nombre d’enfants. Mais leur histoire véritable m’échappe : ce qu’ils ont vécus, leurs blessures, ce qui les a animés, leur rêves, la force qui les faisait se lever tous les matins ou ce qui les empêchait de dormir, je ne le saurai jamais.
Pourtant, j’aurai aimé pouvoir les lire. Les lire comme je lis des récits de vie, d’aventures ou des biographies de personnes célèbres.
J’aurais aimé découvrir ceux qui, bien avant moi, ont posé les premières pierres de cette histoire familiale, dont je suis aujourd’hui un chapitre. Ceux dont je porte encore un peu des traits, des valeurs, peut-être même un peu des rêves.
Connaître son héritage ne détermine pas notre destin. Mais, j’ai constaté qu’il éclaire souvent le chemin de ceux à qui on a raconté l’histoire familiale.
Que l’on choisisse de s’inscrire dans cette continuité ou de s’en affranchir, savoir d’où l’on vient aide parfois à mieux comprendre où l’on souhaite aller.
Se raconter, transmettre ses souvenirs, ses aventures, ses voyages, ses épreuves ou ses joies, c’est offrir aux générations futures bien davantage qu’un simple témoignage.
C’est leur transmettre une part de compréhension d’eux-mêmes, un morceau de racine.
Grâce à ces récits, nos descendants ne sauront pas seulement ce que nous mangions ou comment nous vivions. Ils découvriront comment nous aimions, comment nous riions, comment nous traversions les difficultés.
Ils connaîtront les repas de famille qui s’éternisaient autour d’une table, les premiers baisers échangés derrière le collège, les vacances tant attendues, les batailles d’eau improvisées en plein été, les bonshommes de neige, les cabanes et les « on dirait qu’on était des policiers et des méchants ! ».
Ils découvriront les petits accidents de vélo, les friandises achetées à la sortie de l’école, les maisons bâties avec patience, les rêves poursuivis malgré les obstacle, les déceptions de la vie et les frustrations subies. Ils sauront ce qui nous faisait vibrer, avancer, aimer.
Ils comprendront peut-être un peu mieux ce qui les a construits, eux aussi.

J’aime l’idée que ces histoires puissent traverser le temps. Qu’elles deviennent des passerelles entre les générations. Qu’elles offrent aux enfants de demain quelques repères, quelques valeurs, quelques traces de ceux qui les ont précédés. Car au fond, nous passons tous. Nous ne choisissons pas ce qui restera de nous.
Mais nous pouvons choisir ce que nous transmettons et nos histoires ont ce pouvoir merveilleux de continuer leur chemin bien après nous.
Alors peut-être qu’il vaut la peine de prendre un peu de temps. De raconter ce que l’on a vécu. De coucher sur le papier quelques souvenirs, quelques visages, quelques instants qui ont compté.
Parce que notre vie, ordinaire ou spectaculaire, est unique.
Si je pouvais lire aujourd’hui les mots de mes arrière-grands-parents, je le ferais sans hésiter.
Je découvrirai chaque page avec curiosité. Pour découvrir leurs rêves, leurs peurs, leurs amours, leurs petits bonheurs ordinaires. Alors peut-être qu’un jour, quelqu’un éprouvera la même émotion en lisant les vôtres.
Et c’est peut-être là, finalement, la plus belle raison d’écrire son histoire.
